Étienne de Silhouette
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Extrait de la notice publiée dans le Dictionnaire des surintendants et contrôleurs généraux des finances.
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Étienne de Silhouette
Né et baptisé à Limoges (paroisse Saint-Pierre-du-Queyroix), le 25 juillet 1709.
Mort au château de Bry-sur-Marne (Val de Marne) le 20 janvier 1767.
Action ministérielle
Silhouette fut nommé contrôleur général des finances le 4 mars 1759 comme le seul homme capable de trouver les moyens de battre l’Angleterre en guerre contre la France depuis 1756 et sérieusement éprouvée sur le continent et dans ses colonies d’Inde et d’Amérique. Le président de la Chambre des comptes rappela en quelques mots les raisons de sa nomination aux finances : « Accaparé depuis longtemps à des études approfondies et réfléchies, vous vous êtes singulièrement appliqué, Monsieur, à connoître le caractère, les m½urs, les intrigues et les forces de cette nation ambitieuse et jalouse qui voudroit étendre sa domination sur toutes les mers. Vous avez vu de près, dans les négociations dont vous avez été chargé, les différents ressorts qu’elle employe pour y parvenir, et vous saurez lui opposer les moyens les plus propres à dissiper et réunir ses espérances ». A cet éloge, Silhouette répondit quelques mots dans lesquels il exposa le c½ur de son programme politique : « Procurer à l’Etat les ressources ordinaires pour repousser les injustes attaques d’un ennemi qui voudrait envahir l’empire universel de la Mer et du Commerce, affermir de plus en plus le crédit par la stabilité des engagements sur lesquels il est fondé, exciter et protéger l’industrie, soulager lorsque la circonstance le permettront, un peuple qui ne ressentirait jamais le poids des impôts et le malheur des temps, s’il ne tenait qu’à son souverain de les garantir : voilà l’objet de mes devoirs, et celui de mes voues. C’est dans la suppression des dépenses inutiles, dans l’économie des dépenses nécessaires, et dans l’amélioration des diverses branches du revenu public, que l’on doit chercher les premières ressources pour subvenir aux besoins de l’Etat ». Silhouette précisa en outre qu’il se refuserait à recourir à l’émission de billets de confiance, un projet proposé semble-t-il par le maréchal de Belle-Isle et que, selon le marquis d’Argenson, le nouveau contrôleur général avait soutenu contre le refus de son prédécesseur Boullongne et que son père avait suggéré d’introduire en France en 1730. Silhouette affirma hautement son opposition à «Ces systèmes dangereux, dont les moyens enfantés par la chimère et l’illusion, bouleverseraient la nature des choses, et dont le royaume a déjà éprouvé les plus funestes effets, n’auront aucun accès auprès du trône ».
Suivant ce plan de politique générale, Silhouette, qui connaissait bien le poids de l’opinion publique, s’attacha d’abord à prendre une série de mesures populaires qui répondaient aux récriminations du parlement de Paris et permettaient de procurer en même temps les fonds dont le gouvernement avait besoin. Ces premières décisions, suivies d’incitations économiques, devaient préparer le terrain à d’autres textes, beaucoup plus désagréables, de fiscalisation du luxe et des riches, que Silhouette avait sans doute déjà proposées, avec François Véron de Forbonnais, son principal conseiller, dès les débuts de la guerre de Sept Ans. Ayant essuyé un grave échec politique, Silhouette se trouva ensuite dans l’incapacité d’assurer les payements et dut démissionner le 4 mars 1759, n’emportant dans la disgrâce que son titre de ministre d’Etat qu’il avait reçu le 19 juillet 1759.
Actions des fermes
Dès son arrivée au ministère, Silhouette fut obligé de procurer au gouvernement de nouvelles ressources pour couvrir le déficit de l’année 1759 que son prédécesseur n’avait pas réussi à équilibrer. A cet effet, un arrêt du Conseil revêtu de lettres patentes en date du 17 avril 1759 ordonna l’émission de 72 000 actions de 1 000 livres portant un intérêt de 5 % et donnant en outre droit à un dividende sur la part du bénéfice des fermes qui était versé au Trésor royal depuis le bail Henriet (1756-1762). Cette opération financière valut à Silhouette une extraordinaire popularité car cet emprunt de 72 millions avait eu l’habileté d‘associer les Français aux bénéfices de la ferme générale, cette compagnie « privée » de riches financiers alors vivement contestée. Voltaire commenta intelligemment cette innovation qui « est un peu à l’anglaise : eh ! tant mieux ! Il faut faire du public une compagnie qui prête au public ; c’est la grande méthode de Londres ».
Réduction des dépenses
Silhouette fit encore preuve d’un grand sens politique en ordonnant, par deux déclarations du 17 avril 1759, une suspension de certains privilèges de la taille et surtout une vérification de toutes les pensions supérieures à 600 livres à l’exception toutefois des pensions des princes du sang et de celles attribuées aux militaires et aux professions intellectuelles en récompense de leurs services. Le demeurant des pensions devait être réduit et, en cas d’extinction, leur montant être diminué de moitié, de manière à réduire ce poste budgétaire à la somme de 3 millions. Silhouette diminua également les dépenses de la maison du roi qui passèrent de 19 à 17 millions.
Mesures économiques
Sans être un disciple de Quesnay, Silhouette s’était imposé depuis longtemps comme l’une des principales personnalités qui demandaient la suppression des entraves aux échanges commerciaux de manière à greffer le financement des dépenses publiques sur la croissance économique. Aussi, supprima-t-il, par un édit du mois d’août 1759, tous les offices et droits qui se percevaient sur les diverses sortes de cuirs pour établir à leur place un tarif unique dans un marché intérieur unifié. Silhouette était également favorable à la liberté du commerce des grains et rédigea un projet pour améliorer l’arrêt du Conseil de 1754 mais n’eut pas le temps de le faire passer dans la loi. Le contrôleur général considérait enfin que l’inégalité de la fiscalité tuait l’impôt en diminuant la consommation. Un édit du mois de septembre 1759 supprima divers droits établis en 1742 sur le beurre, les ½ufs et le fromage.
Le budget de 1760
Comme tous les ministres nommés au milieu d’un exercice financier, Silhouette n’eut guère le temps, au cours des premières semaines de son administration, que de trouver quelques revenus capables d’assurer le courant des dépenses. Dans son rapport financier à Louis XV prononcé au mois de septembre 1759, il souligna que ses premières décisions n’avaient fourni qu’une « ressource peu étendue en comparaison des besoins » et avait « plutôt procuré le moment de chercher des expédients plus puissants ». Silhouette profita de l’occasion pour passer une condamnation de la politique de ses prédécesseurs : « Si au commencement de la guerre il eût été établi une proportion entre les revenus et entre les dépenses et les engagements contractés, non seulement l’usage du crédit se seroit prolongé, mais encore les paiements annuels tant en capitaux qu’en intérêts des sommes empruntées depuis la guerre, ne formeroient pas aujourd’hui une déduction sur les revenus, capable d’absorber une grande partie des nouvelles impositions ; l’Etat ne seroit pas surchargé d’une foule de créances exigibles qu’il est impossible, dans le moment actuel, de satisfaire dans leur totalité, et qu’on ne peut même satisfaire en partie qu’avec des effets dont la perte oblige les fournisseurs à vendre plus cher ».
Au mois de septembre 1759, ces commentaires sévères pouvaient paraître largement justifiés. Silhouette avait calculé que le déficit de l’année 1760 devait atteindre la somme colossale de 217 millions. Les revenus s’élevaient à 286 millions pour des dépenses de 503 millions dont au moins 94 millions, soit un tiers des recettes, étaient destinés au service de la dette : 22,3 millions pour les rentes perpétuelles à 5 % sur l’Hôtel de ville de Paris, 3,2 millions pour les rentes perpétuelles à 4 %, près de 5 millions pour les tontines, 21 millions pour les rentes viagères, 30 millions pour les paiements et remboursements de la Caisse des amortissements, 2 millions pour le paiement et remboursement par le Trésor de rentes à 3 % et 14 millions de rentes sur les tailles. Les dettes exigibles étaient considérables car Boullongne avait anticipé tous les revenus de 1759 et une partie de ceux de l’année 1760 et que depuis le début de la guerre de Sept Ans le gouvernement s’était fait avancer au moins 150 millions par les financiers, des billets qui n’avaient pas été remboursés à leur terme.
La subvention générale
Pour faire face aux dépenses de la guerre, Silhouette ne trouva pas d’autres moyens que d’augmenter la fiscalité en « adoptant un mode de taxation nouveau en France, dont l’Angleterre, offrait le modèle et qui portait principalement sur la richesse et épargnant les peuples » (Monthyon). Un édit du mois de septembre 1759 établit, sous le nom de « subvention générale » un ensemble de décisions fiscales suspendant pendant la guerre le privilège du franc salé, doublant le droit de marque sur l’or et l’argent et établissant de nouveaux impôts : quatre sous pour livre sur les droits des fermes, une surtaxe de 10 % à l’entrée sur les marchandises de luxe, une taxe sur les domestiques, une taxe sur les boutiques et un troisième vingtième à l’exception des bénéfices industriels et commerciaux. La subvention générale de Silhouette, qui fut très mal perçue par ses contemporains et dût être enregistrée par le roi en lit de justice, fut suivie, aux mois de septembre et d’octobre, par une série d’arrêts du Conseil établissant d’autres taxes qui déclenchèrent une virulente hostilité contre le contrôleur général. Le 1er octobre 1759, Mme du Deffand écrivit à Voltaire qu’on « vient de publier 10 ou 12 édits qui font bien trois quarts d’heure de lecture... Ils ne taxent pas l’air que nous respirons, hors cela je ne sache rien sur quoi ils ne portent ». Les accusations de « friponnerie » s’accumulèrent alors sur le ministre. Voltaire critiqua même assez vertement « Le Silhouette qui rogne les pensions, en a pris pour une lui une assez forte. Bravo ».
La cessation des paiements
Entamé dans l’allégresse, le ministère de Silhouette s’acheva par une déroute financière. Comme dans les pires moments des guerres de Louis XIV, le contrôleur général ordonna le 26 octobre 1759 aux Français de porter leur vaisselle d’or et d’argent à la monnaie pour les fondre en espèces tandis que quatre arrêts du Conseil suspendaient tous les payements à l’exception des arrérages des rentes : les rescriptions des receveurs généraux des finances pour une année, les lettres de change des colonies pour 1760 et 1761, les billets des fermes générales et les remboursements de la Caisse d’amortissement pour la durée de la guerre. Selon Grimm, Silhouette « pleura comme un enfant » lorsque le duc de Choiseul lui demanda en Conseil de démissionner le 21 novembre 1759. Voltaire commenta assez justement ce bref ministère : « Ce n’est pas que ce M. de Silhouette n’ait de l’esprit et même du génie et qu’il ne soit fort instruit ; mais il paraît qu’il n’a connu ni la nation, ni les financiers, ni la cour ; qu’il a voulu gouverner en temps de guerre, comme à peine on le pouvait faire en temps de paix, et qu’il a ruiné le crédit qu’il cherchait, comptant pouvoir suffire aux besoins de l’Etat avec un argent qu’il n’avait pas. Ses idées m’ont paru très belles, mais appliquées fort mal à propos ».
L’après-ministériat
Silhouette se retira dans sa propriété et son château de Bry-sur-Marne qui abritait une bibliothèque de 6 000 livres où il continua ses ½uvres littéraires.
Écrits
Administratifs
Mémoires des commissaires du Roi et de ceux de S.M. britannique sur les possessions et les droits respectifs des deux couronnes en Amérique, avec les actes publics et pièces justificatives, Paris, Imprimerie royale, 1755-1757, 4 vol., in-4° (autre édition, 1756, 8 vol., in-12).
Réponse de M. le Contrôleur général à M. le Premier Président de la Chambre des Comptes lorsqu’il y est venu y prêter serment, s.l.n.d., in-4°, (2 éd. de 2 et 3 p.).
Copie de la lettre écrite par M. le Contrôleur général à M. Boucot, le 8 juin 1759, in 4°, 2 p.
Mémoire sur la situation des finances, et sur les moyens de subvenir aux dépenses de l’Etat, et à l’acquit des engagemens publics, lu et présenté au Conseil par M. de Silhouette , en 1759, édité par Charles-Joseph Mathon de la Cour, Collection de comptes-rendus, pièces authentiques, états et tableaux concernant les finances de la France depuis 1758 jusqu'à nos jours, Lausanne, 1788.
Littéraires
Idée générale du gouvernement et de la morale des Chinois, tirée particulièrement des ouvrages de Confucius par M. D. S., Paris, G.-F. Quillau, 1729, in 4°, 54 p.
Réflexions politiques... sur les plus grands princes, et particulièrement sur Ferdinand le Catholique (traduction de B. Gracian), s.l., 1730, in-4° (autre édition, 1730, Paris, in-12°).
Lettres sur les transactions publiques du règne d’Élisabeth, contenant plusieurs anecdotes et quelques réflexions critiques sur M. Rapin, relativement à l’histoire de ce règne... Amsterdam, J.-F. Bernard, 1736, in 12, 133 p.
Essai sur la critique et sur l’homme (traduction de Pope), Londres, 1737, in 4°.
Essai d’une traduction des Dissertations sur les partis qui divisent l’Angleterre..., (traduction de H. Bolingbroke), Londres, 1739, in-8°.
Dissertations sur l’union de la religion, de la morale et de la politique, (traduction de W. Warburton), Londres, 1742, 2 vol., in-12°.
Mélanges de littérature et de philosophie (traduction d’A. Pope), Londres, 1742, 2 vol., in-12°.
¼uvres diverses (traduction d’A. Pope), Amsterdam et Leipzig, 1753, in-12°.
Voyage de France, d’Espagne, de Portugal et d’Italie, par M. S, du 22 avril 1729 au 6 février 1730..., Paris, Merlin, 1770, 2 vol., in-8°.
Traité mathématique sur le bonheur (traduction de B. Stillingfleet), s.l.n.d., in-8° (autre éd., 1791, en Suisse, in-12°).
Sources et bibliographie
Le ministère de Silhouette est assez bien documenté. La Bibliothèque nationale conserve deux mémoires rédigés par Silhouette, le Mémoire sur l’importance du commerce du tabac, 1739 (Fr. 12.224) et les Observations sur les finances, le commerce et la marine de l’Angleterre en octobre 1742 (Fr. 12.162).
Les archives du Quai d’Orsay possèdent également divers manuscrits du père de Silhouette dans la série Mémoires et documents, France, 516, Système pour faire la paix, pour faire la guerre, et pour ne point manquer d'argent (1746) et 1268, Mémoire pour le rétablissement de la confiance (1730). Il n’est pas improbable que le volume 493, Observations sur les finances relativement à la guerre (1755) ait été un plan proposé par Silhouette lui-même.
Les archives de l’Armée de Terre détiennent encore dans les registres 3459, 3549 et 3544, plusieurs lettres de Silhouette avec le marquis de Castries.
Ses principaux actes notariés sont à consulter au CARAN, dans le Minutier central des notaires parisiens, dans les études XXXV (liasse, 640, contrat de mariage, 7 mai 1745) et LXVIII (liasse 512, inventaire après décès, 19 février 1767).
Outre le Testament politique de M. de Silhouette, s.l., 1772 (attribué à Le Seure), le ministère de Silhouette a fait l’objet de deux intéressantes biographies par Pierre Clément et A. Lemoine, M. De Silhouette, Bouret et les derniers fermiers généraux, Paris, 1872, et M. Guillaumat-Valet, Le contrôleur général Silhouette et ses réformes en matière financière, Paris, 1914.
Son action ministérielle a donné naissance à de très nombreux pamphlets auxquels Forbonnais fut chargé de répondre. Ces documents ont été recensés par René Stourm dans sa Bibliographie historique des finances de la France au dix-huitième siècle, Paris, 1895.
Le château du ministre a fait l’objet d’une étude par E. Mentienne, Histoire de Bry-sur-Marne, des temps préhistoriques au XXe siècle, Paris, 1916.
Son épitaphe a été publiée par F. Bournon, « L’épitaphe de Silhouette (mort en 1767)) à Nogent-sur-Marne », Correspondance historique et archéologique, 1901, t. VIII, p. 193-195.
Le Dictionnaire des surintendants et contrôleurs généraux des finances présente sous forme de notices autobiographiques, illustrées de portraits et documents autographes, les prédécesseurs des ministres des finances d'aujourd'hui en évoquant leurs origines, leur formation, leur carrière et leur action ministérielle.
Françoise BAYARD, Joël FELIX, Philippe HAMON
216 pages (2000) - 38,11 ¤
ISBN 2.11.090091.1
Format 28,5 x 23 cm, illustrations en noir et blanc