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L'entrée au Budget


Date de création
18-07-2006
Date de mise à jour
18-07-2006
Source de l'info
IGPDE
Paroles de jeunes budgétaires :
transcriptions d'archives orales portant sur l'entrée au Budget des témoins interviewés.

I. L’entrée au Budget

 

La question du choix de la carrière a été systématiquement posée. Il faut distinguer dans les réponses : le choix de la fonction publique, le choix du concours de rédacteur aux finances et le choix ou plutôt le non choix de la direction du Budget où ils sont affectés par la direction du Personnel.

 

 

SOMMAIRE

 

1. Le choix de la fonction publique

a. La tradition familiale

b. Gagner sa vie rapidement

c. L’impossibilité financière ou matérielle de faire la carrière de leur choix

d. Faute d’offres (et de relations) dans le privé en pleine crise économique

e. Le choix de la sécurité

f. Le désir d’indépendance

2. Le choix du ministère des Finances

a. Le désir de réussite sociale et professionnelle et les débouchés

b. Un choix par défaut

3. Le non choix de la direction du budget

a. L’affectation par le rang de sortie

b. Le résultat involontaire d’une réorganisation des directions

 

 

1.   Le choix de la fonction publique

a.      La tradition familiale

 

Abel Denizot [1]

Q — Vous n’avez jamais pensé à entrer dans le privé ?

R — Non.

Q — Pourquoi parce que c’était la crise ?

R — Il y avait la crise, et puis il y avait le fait que quand on est dans une ambiance de fonction publique, on imagine que c’est là le salut et qu’on rend service au pays.

Q — Vous en étiez convaincu ?

R — Pas entièrement.

Q — Vous baigniez dans cet esprit-là ?

R — On baignait dans cet esprit-là. La fonction publique dans un certain milieu, c’est la promotion sociale. Les grands-parents poussaient la charrue et si le fils ne devient pas curé il devient postier ou va « au chemin de fer ». Imaginez la fierté de mon père, peu avant sa mort, lorsque ses deux fils aînés ont été nommés, l’un trésorier-payeur général en 1960, l’autre préfet en 1962 !

 

Pierre Fromaget [2]

Q — Pourquoi avez-vous opté pour le service public plutôt que pour l’industrie ou le privé ?

R — Peut-être pour deux raisons. La première c’est que mon père était déjà fonctionnaire et je n’avais aucune relation, aucune ouverture sur le secteur privé. Ma mère était pourtant plus commerçante. Et je ne regrette pas. J’aurai sans doute aimé être professeur d’histoire géographie […] Je n’avais pas d’encadrement me donnant une ouverture sur le secteur privé. Je n’avais pas un papa industriel ou ouvrier, je n’ai pas eu de papa commerçant. Et puis la deuxième, c’est que mon père appartenait au service public, et que je m’étais rendu compte que les fonctionnaires au service de l’État, avaient une authenticité, une honnêteté bien meilleure que mes camarades de Sciences Po pouvaient avoir dans un milieu industriel, commerçant ou le milieu des affaires. Alors là c’est parfaitement clair et net. Un fonctionnaire, qui est au service de l’État, est au service des autres, par définition. Son profit, c’est l’avancement qu’il peut avoir, la carrière qu’il peut faire, et quand je dis carrière je mesure mon terme, parce que ce n’est pas une carrière à bride abattue, c’est une carrière correcte. On ne fait pas fortune à vingt-cinq ans quand on est fonctionnaire. Ce n’est pas vrai. Vous avez des gens qui ont une affaire commerciale, à vingt-cinq ans, et ont fait fortune. Ils font peut-être la culbute après vous me direz, mais ça, c’est autre chose. Si on veut réussir comme industriel ou commerçant, il faut être né dans le milieu. Si vous ne connaissez pas le milieu vous vous casserez la gueule.

 

Raymond Mathey [3]

Q — Il y avait une tradition, vous étiez dans une lignée de fonctionnaires ?

R — Ah oui, mes parents étaient fonctionnaires.

Q — Dans quels services ?

R — Dans les PTT.

Q — Les PTT, oui, donc c’est eux qui vous ont donné un peu l’idée d’entrer dans le service public ?

R — Non, ils ne m’ont pas spécialement poussé, j’ai été libre de faire les options qui me semblaient les mieux.

Q — Quelle image avait-on, à l’époque, de la fonction publique ?

R — Mes parents étaient receveurs des PTT, c’était par conséquent une fonction relativement modeste, alors pour eux la fonction publique, enfin disons la hiérarchie dans la fonction publique, ils la considéraient avec beaucoup de déférence. Que leur fils s’engage dans la fonction publique avec la perspective de franchir des échelons hiérarchiques, ça leur semblait tout à fait approprié et répondant au souhait qu’ils pouvaient formuler mais enfin ils m’ont laissé une totale liberté, j’aurais pu faire autre chose.

 

Jean Rossard [4]

Q — Cette tradition familiale est-elle un plus pour le service de l’Etat ?

R — Je crois que ce n’est pas mauvais parce qu’on est imprégné dès sa jeunesse des servitudes et des disciplines du service de l’Etat ; une certaine rigueur […] La rigueur financière, cela peut être un héritage

 

b.      Gagner sa vie rapidement

Jean Navarro [5]

C’était en pleine crise économique, je voulais choisir une carrière qui me permette de gagner ma vie assez rapidement, par conséquent pas d’études trop longues, pas médecine par exemple, pas pharmacie comme ma femme, mais il y avait l’Ecole coloniale.

 

Raymond Mathey [6]

Il a fallu que, comme tous les jeunes gens, je trouve à gagner ma vie, c’était une période où déjà il y avait du chômage, moins important qu’aujourd’hui mais […] Le gouvernement Laval avait réduit de 10 % toutes les dépenses publiques, les rémunérations, arrêté les recrutements etc. J’avais d’ailleurs commencé une année de Sciences Politiques étant venu faire ma dernière année de licence à Paris mais j’ai dû tout interrompre devant la perspective du chômage qui se présentait déjà à ce moment-là. […]

Ma licence obtenue, je suis rentré ; quand j’ai examiné les possibilités d’emploi, il n’y en avait aucune. Je n’en ai trouvé qu’une, par hasard, qui était le recrutement, sans concours à ce moment-là, des contrôleurs de contributions indirectes. Alors, en attendant, je me suis inscrit, j’ai fait une année d’école des Contributions indirectes à Reims et puis ensuite j’ai fait mon service militaire. […]

 

Charles Cristofini à la mort de son père se trouve lui aussi obligé de gagner rapidement sa vie et sur les conseils d’un ami de son futur beau-père (médecin) passe le concours de rédacteur.

 

c. L’impossibilité financière ou matérielle de faire la carrière de leur choix

Henri Chatel [7]

Q — Mais est-ce que vous-même aviez un certain…, vous aviez du goût pour le service public à l’époque ou pas particulièrement ?

R — C’est-à-dire c’était par élimination un peu que j’arrivais à cette conclusion ; non, le service public n’était pas envisagé dans notre famille qui était une famille essentiellement de propriétaires, de notaires, de professions libérales ou de rentiers.

 

Raymond Mathey [8]

Je m’étais aperçu qu’être magistrat, comme je vous le disais, impliquait une préparation relativement longue et coûteuse pour moi, mes parents étaient de petits fonctionnaires, et que par conséquent je ne pourrais pas y prétendre ; alors il ne me restait comme possibilité que d’entrer dans la fonction publique.

 

d. Faute d’offres (et de relations) dans le privé en pleine crise économique

Roger Malafosse [9]

Q - Quand vous êtes devenu rédacteur que représentait pour vous la notion de service public ?

R — Le service public, je le connaissais puisque mon père en était l’exemple ; mes études m’avaient permis d’en apprécier l’intérêt mais sans doute aurais-je préféré, sans en avoir l’occasion, faire une carrière privée. Pourquoi ? Parce qu’il me semblait que dans le privé on pouvait avoir un pouvoir et des rémunérations supérieures et que l’Administration me paraissait à cet égard moins généreuse vis-à-vis de ses employés capables. Donc le service public c’était une notion que je ramenais à des intérêts personnels plus qu’une vocation que j’aurais eue et que je n’ai pas eue. […]

Q — Et donc pour vous, pour rentrer dans le secteur privé il fallait être introduit, donc il fallait connaître les gens qui en faisaient partie ?

R — Il fallait une occasion ; on ne va pas délibérément ici ou là, dans l’Assurance, dans la Banque ou ailleurs en n’étant rien, sans savoir comment on y va ; en général, le népotisme a son rôle et vous verrez que dans la partie privée de ma carrière c’est réellement le népotisme qui m’a permis d’y rentrer et de m’y essayer, de m’y faire les dents. Donc il était plus facile de rentrer dans la fonction publique puisque là il y avait des concours qui permettaient, à l’appréciation de la qualité livresque de chacun d’entre nous, d’obtenir une place intéressante. Le privé, je ne savais comment l’aborder même si ça me plaisait a priori. 

 

André Neurisse [10]

Donc nous nous trouvons à la croisée des chemins à la sortie de mes deux bachots. Que faire ? Que faire à l’époque, c’était en 1935… 1934-1935… 1935 je crois. Nous étions en crise économique dont on ne se souvient pas la gravité. À cette époque l’administration ne recrutait plus. Pendant un an l’administration n’a pas recruté. Il n’était pas question de faire médecin, on ne pouvait faire médecin que si on était propriétaire terrien. Il n’était pas question de faire avocat, il fallait avoir une hérédité dans le barreau et de la fortune derrière, épouser une héritière. Même pas marchand de vin parce que dans le Bordelais ils étaient en pleine crise. Que faire ? Que faire ? Que faire ?

 

e. Le choix de la sécurité

André Navarro

Q — Pourquoi est-ce que vous avez eu l’air, dans ce que vous m’avez raconté, d’être vraiment attiré vers le service public.

R — Tout simplement parce que c’était la sécurité pour moi.

Q — Est-ce que vous aviez cette obsession ?

R — Mais oui et si j’ai choisi le Ministère des Finances dont à l’époque le concours d’entrée était un des plus difficiles c’est parce que je voulais y faire carrière mais je prenais un atout pour moi, c’était la sécurité. Je me disais, « si tu travailles bien, on ne te fera pas de misères, tu avanceras ».

Q — Vous avez été un peu traumatisé par la crise ?

R — Ah certainement, considérablement. Je voyais tout autour de moi beaucoup de gens qui étaient malheureux, qui ne comprenaient pas d’ailleurs, comme actuellement, qui disaient « mais qu’est-ce qui m’arrive, mais qu’est-ce que c’est ? ».

Q — Vous voulez dire que votre famille a été ruinée ?

R — Elle n’a jamais reconquis, si vous voulez, la situation qu’elle avait avant mais elle s’est tout de même pas mal redressée, il faut bien dire.

Q — Donc vous avez une vocation de fonctionnaire, c’était une stratégie choisie ?

R — Voilà, c’était un choix. Je me disais « dans les perspectives que tu as, c’est la meilleure carte que tu puisses jouer ».

 

f. Le désir d’indépendance

Raymond Mathey [11]

Q — Pour vous c’est la magistrature au départ ?

R — C’était un souci d’indépendance en réalité qui m’a un peu animé ; comme je n’avais pas un patrimoine considérable, beaucoup d’argent à ma disposition, je me suis dit pour être indépendant c’est encore finalement dans la fonction publique ou quelque chose qui s’en rapproche, comme pouvait être la magistrature où je trouverai, enfin disons, l’autonomie, l’indépendance que j’appréciais, même si ça devait s’accompagner d’une rémunération un peu plus faible que celle qu’on aurait pu obtenir dans le secteur privé.

 

2. Le choix du ministère des Finances

 

On remarquera que quatre témoins seulement ambitionnent très tôt de faire une carrière à l’administration centrale des Finances. Pour les autres dès lors que le choix de la fonction publique est fait, il s’agit ensuite surtout d’un choix par défaut ou par hasard, un moindre mal par rapport à d’autres ambitions déçues.

 

a.      Le désir de réussite sociale et professionnelle et les débouchés

Roger Malafosse, [12]

Dans mon enfance il [son père] m’avait toujours dit « Si tu veux accéder à des fonctions administratives, choisis les Finances et aux Finances choisis la Centrale. » C’était un fait d’expérience pour lui que la réussite sociale, professionnelle, passait par l’Administration centrale des Finances. […] Je vous l’ai toujours dit, je n’avais pas de vocation et je suis allé là parce qu’il n’y avait pas d’autre solution, que le hasard a voulu que, à un moment donné où j’étais libre après avoir fait plusieurs essais, le concours aux Finances est intervenu, que je me suis souvenu des directives que m’avait données mon père. J’en ai été très heureux d’ailleurs, par la suite, mais n’anticipons pas.

 

Jean Rossard 

J’étais un peu orienté vers les Finances puisque mon père était fonctionnaire des Finances, je voyais beaucoup de gens des Finances autour de moi.[13] […] Très certainement il y a eu un rôle du milieu familial. […] Je connaissais tout de même par relations, également familiales, je connaissais un certain nombre de hauts fonctionnaires du Ministère des Finances […] Je pensais qu’il y avait dans cette maison de la rue de Rivoli des perspectives assez diverses et c’est bien en effet ce qui s’est passé.[14]

 

Raymond Mathey [15]

Ma licence obtenue, je suis rentré. Quand j’ai examiné les possibilités d’emploi, il n’y en avait aucune. Je n’en ai trouvé qu’une, par hasard, qui était le recrutement, sans concours à ce moment-là, des contrôleurs de contributions Indirectes. Alors, en attendant, je me suis inscrit, j’ai fait une année d’école des Contributions indirectes à Reims et puis ensuite j’ai fait mon service militaire. […] Une des raisons qui m’avaient incité à rentrer aux Contributions indirectes (était) qu’on pouvait, étant dans cette Administration, passer des concours pour être fonctionnaire au ministère des Finances. Alors je me disais : « bon, si la chance est avec moi, j’entrerai au ministère des Finances ». […] Je me suis aperçu que, pour passer un concours et pour être titulaire au ministère des Finances, il fallait une ancienneté, je ne sais plus, qui était importante, de six ans, sept ans, j’ai trouvé que c’était très long et j’ai préparé le concours du ministère des Finances tout en travaillant dans l’administration des Contributions indirectes. J’ai été reçu et c’est là où j’ai été affecté à la direction du Budget. 

 

Jean Navarro [16]

Q — Vous avez choisi de rentrer au ministère des Finances.

R — Oui, à l’Administration centrale.

Q — Parce que vous sentiez que c’était aussi le ministère le plus…

Q — Oui, je m’étais quand même un peu informé. Il y avait beaucoup de débouchés, je connaissais des gens qui avaient fait carrière là-bas, qui étaient devenus trésoriers-payeurs généraux de ceci, de cela, on me vantait leurs rémunérations etc. C’était très alléchant pour quelqu’un qui n’était pas riche.

 

b. Un choix par défaut

Henri Chatel [17]

En 1931-1932, je fis une seconde année de préparation et j’échouai au concours (de la Cour des comptes) qui n’offrait que quatre places en raison de la politique de rigueur du gouvernement. […] Devant ce second échec, la réduction des places, l’espacement des concours et surtout la nécessité de trouver enfin une situation, je me rendis à la faculté de Droit et ayant consulté les affiches qui annonçaient les concours je me présentai aux premiers qui étaient prévus : le concours de la Banque de France et celui du ministère du Travail. Je fus admissible au premier mais éliminé à l’oral et reçu au second. […] Le directeur, Monsieur Chesneaux de Leyritz, me confia bientôt son désir de rattachement au ministère des Finances, ce qui correspondait à mon souhait personnel de carrière qui était de rejoindre si possible la Cour des comptes par le tour extérieur réservé à ce ministère.

 

Jean Navarro

Il y avait l’Ecole coloniale ; c’est un concours et puis on était tout de suite finalement administrateur des colonies et appointé, ce qui arrangeait tout le monde et malheureusement je n’ai pas eu le droit de me présenter au concours à cause de ma vue. Je l’avais préparé au collège Chaptal et ce fut pour moi une déception considérable parce que je comptais beaucoup là-dessus et je m’étais vraiment bien préparé c’est-à-dire que j’avais beaucoup de chance, au bout d’une année de préparation je connaissais bien mon programme et je devais réussir. De l’autre côté, par goût, j’aurais aimé être militaire, voilà, c’était comme ça, et cavalier en particulier mais c’était un goût que je ne pouvais pas non plus satisfaire à cause de ma vue. Alors là : désarroi, qu’est-ce que tu vas faire ? Tu as beaucoup de carrières qui te sont fermées. Alors, je vais faire mon droit et mon père, malgré les difficultés de l’époque, m’a inscrit à l’Ecole libre des Sciences politiques ; les cours étaient onéreux, c’était très cher à l’époque, je ne sais pas comment c’est maintenant, et au bout de deux ans j’ai obtenu mon diplôme, en même temps que je terminais ma licence en droit. […] Je continuais mon doctorat bien sûr tout seul, j’ai passé d’abord le droit administratif, ensuite l’économie politique où j’ai eu de meilleures notes.

 

Henri Maleprade [18]

Pour être sur d’avoir une situation. […] Parce que c’était quand même après le Conseil d’Etat ou la Cour des comptes ce qu’il y avait de mieux à l’époque. La Cour des comptes à l’époque, je n’ai pas voulu et je vais vous dire pourquoi, parce que je considérais que c’était un organisme qui photographiait des cadavres. Elle a beaucoup changé depuis. […] Ayant fait le Conseil d’Etat, je ne pouvais pas me présenter à l’Inspection des finances, c’était pas possible donc il ne restait plus que le rédactorat des Finances […] J’aimais assez les questions économiques et puis mon père était aux Finances. Quand même cela a joué.

 

André Neurisse

J’avais l’ambition de faire ma médecine, étant porté sur les sciences naturelles, sur la chimie en particulier, de faire ma médecine et de préparer l’École de santé navale qui me permettait d’alléger le fardeau que j’étais pour mes parents qui étaient à ce moment-là retraités. Et à l’époque il n’était pas question, pour quelqu’un qui avait un peu d’honneur, de demander une bourse à l’État, ce n’était pas… c’était se déshonorer et être boursier de l’État c’était porter un fardeau. Après discussion avec mes parents, mes parents m’ont dit : « Non. Premièrement, si tu échoues nous ne pouvons pas te payer tes études jusqu’au bout, deuxièmement ce n’est pas tout d’échouer à Santé navale, tu vas être médecin vraisemblablement colonial, il faut que tu sois dans les premiers pour être médecin de marine, donc tu vas partir au Tchad, à Madagascar ou ailleurs », ce qui à l’époque était Mars, Uranus ou Saturne. Étant fils unique, ma mère ne voulait pas perdre son enfant, parce qu’à l’époque les enfants étaient faits pour les parents et non pas le contraire. Bon, alors après réflexion j’ai… peut-être aussi avec l’arrière pensée que je pouvais me rattraper en cours de route, je dis à mon père : « Bien, écoute, dans ces conditions je vais faire ma carrière dans la chimie », […] Il se trouvait que j’avais un oncle, un frère de mon père, qui avait fait des études supérieures, puisqu’il était docteur en droit, et il était à l’époque inspecteur des impôts dans la région parisienne ou à Paris, je ne sais plus dans quel secteur de Paris, Est je crois. Donc on consulte l’oncle, docteur en droit ce qui à l’époque était énorme. En plus de ça il avait des qualités intellectuelles assez originales puisqu’il parlait sept à huit langues, dont le russe […] Alors mon oncle a laissé tomber son verdict : « Qu’il fasse le droit, je m’en occuperai ». Alors j’ai été embarqué dans des études juridiques que j’ai faites d’une manière médiocre. […] Mais alors une révélation, ce qu’on appelait l’économie politique, ça a été pour moi une révélation. Après ma première année de droit à la faculté de Bordeaux, mon oncle m’a fait venir en faculté à Paris. […] dans la vue de préparer l’agrégation d’économie politique et de restituer à mon père la fonction qu’il aurait voulu (me voir) développer dès la terminale. Voilà, alors, je me disais que dès que j’aurais mon diplôme de droit public je me spécialise dans l’économie politique, je passe un diplôme, la thèse, et l’agrégation.

 

La guerre interrompra ses ambitions universitaires et il sera reçu au concours de rédacteur en 1941 dans la perspective de présenter le concours de l’Inspection des finances en 1944 sans succès.

 

3. Le non choix de la direction du Budget

 

Deux cas de figure se présentent. Soit sortis dans les premiers rangs au concours de rédacteur, ils sont affectés par la direction du Personnel à la direction du Budget, soit les réorganisations internes du ministère et le transfert de bureaux les conduisent au Budget. [19]

 

a. L’affectation par le rang de sortie

Charles Cristofini [20]

Q — Est-ce que vous avez pensé, puisqu’avec la facilité avec laquelle vous étiez reçu, à essayer de passer des concours, par exemple d’inspecteurs des Finances ?

R — Non, je ne l’ai pas fait… parce que je venais de me marier et l’avantage du Budget c’était les indemnités qui doublaient presque mon traitement et j’en avais besoin. Je n’ai pas fait le concours d’Inspection pour des raisons financières. J’étais, je crois, troisième ou quatrième.

Q — Est-ce que ce rang avait un rôle ou pas dans votre affectation ?

R — Oh, non, non, enfin je ne crois pas. Il ne me semble pas que j’aie eu à formuler une préférence quant à l’affectation et j’ai été affecté à la direction du Budget, ce qui me convenait tout à fait.

Q — Donc à la direction du Budget qui vous convenait parce que c’était considéré comme une bonne direction ?

R — C’était considéré comme une bonne direction pour la carrière ultérieure de ceux qui en faisaient partie.

 

André Neurisse [21]

J’étais affecté à la direction du Budget. Je savais déjà que la direction du Budget c’était la direction reine, elle n’est plus la direction reine, non seulement reine au ministère des Finances mais reine en France, reine de France. On avait des pouvoirs fabuleux. […] j’étais pas mal classé, j’avais le n° 6, j’étais très fier pour un provincial d’être reçu n° 6 sur une quarantaine et nous étions quand même 200-300 candidats.

 

Jean Rossard [22]

Je suis entré au ministère des Finances le 18 août 1941. J’ai été affecté à la direction du Budget puisque très souvent les majors de concours étaient affectés à la direction du Budget, et au bureau du Budget qui était le c½ur de la direction. Cette affectation, pour moi, a été décisive. Un certain nombre de mes camarades ont préparé d’autres concours, celui de l’Inspection générale des finances et celui de la Cour des comptes, par exemple. Mais à la direction du Budget, et en particulier au bureau du Budget, nous avions peu de loisirs pour faire autre chose et c’est une des raisons pour lesquelles je me suis fixé. Mais ce n’était peut-être pas la raison essentielle, c’est que la direction du Budget nous donnait une ouverture sur la haute administration, ensuite, à partir du moment où le Parlement a été rétabli dans la plénitude de ses attributions, sur le monde politique.

 

b. Le résultat involontaire d’une réorganisation des directions

Jean Navarro [23]

J’arrive au ministère des Finances ; comme je continuais des études, je n’ai pas eu une très bonne affectation, j’ai été affecté à la direction de la Dette inscrite. C’était une direction d’exécution tout à fait.

Q — Vous n’avez rien demandé ?

R — Non, bien sûr je n’avais pas caché que je poursuivais des études.

Q — C’était mal vu de poursuivre des études ?

R — Oh oui, on disait : « Vous comprenez, débrouillez-vous mais il ne faut pas que ça porte préjudice à votre travail ». Cela n’a pas porté préjudice à mon travail puisque très vite j’ai été affecté au bureau central de cette direction.

Q — Vous n’avez pas pensé à essayer un concours encore plus difficile comme l’Inspection ?

R — Ou la Cour des comptes, oui mais pour ceux-là c’était la Dette inscrite. Et quand j’ai été affecté au Budget [24] j’ai dit « mon vieux, tu ne cherches pas autre chose », parce que le Budget est une plate-forme.

Q — Expliquez pourquoi.

R — Oui, il n’y a pas de question, j’ai fait une carrière rapide à la direction du Budget.

Q — Parce que le Budget, on y entre pour en sortir ?

R — Bien sûr, on n’y reste pas au Budget, qu’est-ce que vous voulez qu’on fasse ? Vous voulez qu’on se transforme avec la paperasse que l’on fait ? Non, ce n’est pas possible et puis il faut qu’il y ait un certain roulement. À l’époque, maintenant c’est probablement changé, au ministère des Finances il y avait deux directions importantes, qui étaient les deux directions d’état-major si vous voulez, le Budget et le Trésor ; la Comptabilité publique, les Impôts, tout cela, c’était de l’exécution, le Personnel n’en parlons pas mais le Personnel avait cet avantage c’est qu’il préparait les mouvements, oui mais enfin il n’était pas tout à fait libre.

 



Notes

1. Son père est fonctionnaire à l’administration centrale à Paris puis en province. Entretien 1, 1998, réalisé par Nathalie Carré de Malberg. ¿

2. Son père est chef des bureaux de la recette des finances de Paris. Entretien  2, 1992, réalisé par Catherine de Crémiers. ¿

3.  Son père est receveur des PTT près de Dijon. Entretien 1, 1992 réalisé par Laure Quenouelle. ¿

4.  Son père est fonctionnaire des finances à Angers. Entretien 1, 1990, et cf. aussi cassette 20, 1991, réalisés par Olivier Le Guillou. ¿

5.  Son père directeur d’une entreprise familiale de transports, fermée à la suite de la crise. Entretien 1, 1994, réalis par Anne de Castelnau. ¿

6.  Entretien 1. ¿

7Entretien 1, 1991,  réalisé par Laure Quenouelle. ¿

8.  Il aurait préféré Saint-Cyr. Son père décédé en 1924 était avocat à Nîmes. Il n’a pas les moyens financiers d’acheter une charge d’avoué ou de notaire, l’accès à la profession d’avocat est trop long et la magistrature est en défaveur dans sa famille depuis les Inventaires en 1905. ¿

9.  « Je suis donc issu d’une famille bourgeois-fonctionnaires-fauchés ; il y avait des problèmes d’argent constamment, à partir du moment où on avait un petit train de vie, mais pour le soutenir, ma mère ne travaillant pas, mon père avait beaucoup de peine et, en définitive, je n’allais pas en vacances par exemple, nous n’allions pas en vacances ; tout en vivant bien, on n’avait aucun luxe, aucun superflu […] Mon père qui avait son bac lisait beaucoup. »  Entretien 2, 1991, réalisé par Alix Lemasson. ¿

10.  Entretien 1, 1990 réalis par Alix Lemasson. ¿

11.  Entretien 1, 1992. ¿

12. Entretien 1, 1991. ¿

13.  Entretien 1, 1990. ¿

14.  Entretien 3, 1990. ¿

15.  Entretien 1, 1992. ¿

16.  Entretien 1, 1994. ¿

17. Entretien 1, 1991.  Il est affecté à la direction des Assurances. Il n’aura de cesse par la suite de passer au ministère des Finances pour entrer au tour extérieur à la Cour des comptes mais fera finalement une carrière dans les Assurances. ¿

18. Son père est fonctionnaire de l’Enregistrement et des domaines. Il tente à trois reprises le concours du Conseil d’Etat. Après avoir été admissible à l’écrit à la deuxième tentative, il échoue la troisième fois pour raison de santé en quelque sorte. En 1938 en parallèle avec le concours du Conseil d’Etat il présente, au cas où, le concours de rédactorat du ministère des Finances. Entretien 1, 1992, réalisé par Laure Quenouelle. ¿

19. Ainsi,  Roger Malafosse affecté à la direction des Assurances permutera à sa demande et avec le soutien du sous directeur Masselin avec Neurisse désireux lui de trouver un emploi moins prenant pour préparer le concours de l’Inspection. ¿

20. Entretien 1, 1994, réalisé par Anne de Castelnau. ¿

21. Entretien 1, 1990. ¿

22. Entretien 2, 1990. ¿

23. Entretien 1, 1994. ¿

24. Lors de la réorganisation de la direction du Budget en août 1940 son bureau est transféré à la direction du Budget. ¿

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